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In Goad we trust

lundi 25 juin 2001 , par Alfred

Un spectre hante les Etats-Unis d’Amérique. Edenté, porteur de salopette en jean et de casquette rapiécée, des bas-fonds des grandes villes aux campagnes dont on le dit originaire, il sème la terreur et attise le mépris. Enculeur de gros yuppie à défaut de cochon dans Délivrance, assassin de hippie épris de liberté dans Easy Rider, il est le dernier grand méchant américain, le crétin des Appalaches, l’Amérique qui nous met la gerbe : le redneck.
Le redneck est une créature typiquement américaine, espèce de croisement entre nos beaufs et nos culs-terreux, un phénomène de bêtise et de haine crasse nous dit-on, capable de traîner un noir derrière son pick-up sur 5 kilomètres en riant. On ne s’essaye pas trop à comprendre cette engeance-là, et s’ils servent à quelque chose c’est à délimiter les endroits où on n’ira peut-être pas si l’on est trop basané, le Sud en général bien sûr, mais aussi le Midwest et dans les deux cas les taudis et autres trailer parks où ils s’entassent.
"Je suis moitié raclure urbaine, moitié vermine rurale", balance Jim Goad au début de son "Redneck Manifesto". L’animal s’était fait connaître dans les années 90 pour Answer Me !, fanzine éphèmère réalisé avec sa compagne du moment et professant une haine bien satirique de toutes les catégories du genre humain. Answer Me ! s’était arrêté à son numéro 4 "spécial viol", qui avait valu à Goad un procès pour obscénité et les foudres de nombre de groupes féministes.
Le genre du gars. Avec les rednecks cependant, Goad s’attelle à une tâche clairement politique et ô combien périlleuse : sortir les pauvres blancs de l’égoût idéologique et médiatique où on les a plongés, si ce n’est de celui où ils vivent. Comme l’annonce le sous-titre du livre, les rednecks sont d’après lui, les bouc-émissaires de l’Amérique, et il va expliquer comment ils le sont devenus et pourquoi ils ne le resteront pas. S’armant d’une batterie de textes et études historiques pour étayer son propos, Goad nous démontre ce qui semble pourtant évident : lorsqu’on présente le redneck comme la fange raciste qui pourrit l’Amérique, comme la majorité silencieuse qui bloque toute évolution dans le pays, on prétend que cette communauté inexistante dans les faits possède un pouvoir politique. Or si tout le monde s’accorde à dire que la politique américaine est le fait de jeux de lobbies industriels et communautaires, on sait aussi que ces jeux demandent de l’argent. Mais s’il y a bien une chose dont manquent les rednecks, c’est d’argent. Les rednecks sont, et ont toujours été le lumpen prolétariat, issus plus ou moins volontairement de la merde de la vieille Europe pour y être précipités à nouveau dans le Nouveau Monde. Goad souligne l’existence du servage féodal dans les colonies nord-américaines, touchant les populations les plus pauvres d’Europe et se perpétuant sous de nouvelles formes jusqu’à nos jours. Dans le manifeste du parti redneck, la forme la plus récente de l’oppression est l’habile manière dont les médias et les élites américaines traitent leurs sales rejetons, comme on leur parle et comme on les présente, à la télévision ,au cinéma, et peut-être un peu plus subtilement (aussi incroyable que ça puisse paraître) en politique. Ce que Goad nous montre, c’est qu’en faisant du redneck ce monstre raciste et imbécile, on évite d’avoir à dire à quel point il est bien plus proche de son voisin de taudis noir que du baron démocrate qui le stigmatise au nom de ce dernier.
Goad est plutôt remonté contre la génération 68. Les bourgeois se sont bien amusés, ont repris en douce ce qu’ils avaient gagné, aux dépens des habituels crétins de l’histoire. Mais Goad promet que ça va changer. J’ai rêvé, nous dit-il, qu’un jour tous les pauv’ blancs et noirs se tiendront la main pour dire :"tout ça, c’est une histoire de classe". Je ne sais pas. Depuis Seattle, on croirait presque qu’il s’en passe des choses, aux Etats-Unis. Mais si le pays post-moderne par excellence se met à la lutte des classes, je sens qu’on va s’amuser.

Son site perso :http://www.jimgoad.com

Alfred

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